Bâtir des châteaux de sable

Bonjour à toi,

Récemment, un de ces matins d’été où le temps paraissait s’être arrêté, je me suis interrogée. Le temps. Est-ce moi où il ralentit quand on est au présent? Et s’accélère quand on regarde en arrière?

« L’être humain est limité en temps et en énergie », répétait mon professeur à l’université. La phrase m’avait marquée, car à l’époque, je tentais de tout faire et tout réussir en même temps. Marquée, mais pas changée. Jeune adulte, on a beau se faire dire qu’on a des limites, le mot lui-même nous incite à les dépasser.

Aujourd’hui je comprends mieux.

Combien de temps, dans une journée, passons-nous à faire ce qui nous rend heureux? (Vraiment heureux.) À nourrir un rêve, une vision? À faire des choix qui résonnent avec qui nous sommes? Avec ce que nous avons envie de bâtir pour l’avenir?

Dans mon cas, les choix n’ont pas toujours été authentiques, mais à propos du futur, mon souhait a toujours été le même : un jour, je ne serais plus confinée dans des horaires. Ni dans un lieu, avais-je décidé, puisque mon travail pourrait être exécuté de n’importe où dans le monde.

(L’internet venant à peine de faire son apparition, je n’aurais pu dire comment, mais la vision était là, aussi claire que le ballon de basket qui trônait dans ma chambre d’adolescente.)

Trente ans plus tard, ce jour est arrivé.

Pas sans que j’aie dû faire des choix, toutefois.

À vingt-cinq ans, je travaillais sept jours sur sept dans un gym à coacher des athlètes. À trente, je me suis décidée à libérer mes week-ends. À trente-cinq, j’ai délaissé le coaching pour accompagner les entraîneurs. À quarante, j’ai lancé mon programme de formation en ligne. À quarante-cinq, je me suis mise à l’écriture.

Pas à pas, un choix à la fois, je me suis donné ce dont j’avais toujours rêvé : la liberté.

— La vision guide l’action, m’a dit ma petite voix quand j’ai compris cela. Reste à savoir ce que tu en feras. 
— De quoi? 
— De ta liberté. 
— Tu le sais déjà. J’écris.
— Depuis trois ans. 
— Le processus de création prend du temps. 
— Et ta patience sera récompensée. Si tu arrives à te concentrer. 
— Je suis concentrée.  
— Sur ton écriture, oui. Mais ta vision? Tu y as pensé? 
— J’en ai une, de vision. Écrire. 
— Écrire n’est pas un but en soi. 
— Dit celle qui m’a rebattu les oreilles avec la simplicité. Je devais lâcher mes ambitions, selon toi.

Après trois années passées à vivre sur un budget plus serré que le chas d’une aiguille, et à me délester de tout ce qui me reliait au monde—mon activité professionnelle, les biens matériels, même les relations sociales, j’avais perdu l’habitude de demander. Je rêvais, oui, mais disons-le : mon niveau de contentement avait augmenté, ces dernières années. Alors que par le passé, je voyais grand et vivais pour mes accomplissements, aujourd’hui j’étais satisfaite. De ma vie, de mon appartement trois et demi, du silence de mes après-midis, de mon étroit cercle d’amis.

— Rêver grand n’a rien de mauvais, tant que le rêve s’aligne avec qui tu es. Ton vrai Moi. 
— Et si mon vrai Moi ne voulait rien? 
— Ce serait étonnant, étant donné qu’il est ici pour apprendre.

Chacun son chemin d’évolution. Et bien que le coaching faisait partie du mien, il avait joué son rôle, et il était temps de passer à autre chose. D’établir une nouvelle vision.

— Alors, ce sera quoi? Ta vision. Qu’est-ce que tu veux? 
— Écrire un roman. 
— Tu le fais déjà. 
— J’entends le faire publier.
— Cela viendra. 
— … 
— C’est tout? Tu ne veux rien d’autre? 
— C’est déjà bien, non? 
— Un rêve doit donner des papillons. Faire peur et exciter en même temps. 
— Tu en connais beaucoup, des gens qui vivent de leurs écrits? 
— Mais si c’était possible… 
— Évidemment que j’aimerais en faire mon gagne-pain.

Vivre la vie de ces écrivains, ceux que l’on voit flâner dans les cafés. Qui se baladent au gré de leurs envies pour s’inspirer. Qui n’ont qu’une préoccupation, voir s’animer leur plume sur le papier. Même ceux qui, dans les films, s’isolaient dans les villas me faisaient rêver.

— Voilà. Ce n’était pas si compliqué.

Gagner ma vie en tant qu’auteure. Y croyais-je? Un peu. Est-ce que cela me faisait peur? Définitivement. Est-ce que j’avais le début d’une idée comment y arriver? Absolument pas.

Mais n’était-ce pas cela, le jeu? 

Quand on laisse aller l’opinion d’autrui, quand on cesse de vouloir contrôler l’incontrôlable, quand on se donne le droit d’échouer… la vie devient un carré de sable, dans lequel les châteaux s’érigent et s’érodent au gré du temps et des jeux des enfants. Ou des adultes qui savent maintenant. Que rien n’est permanent, qu’aimer est le remède à nos tourments, et qu’il n’y a rien à gagner, sauf une victoire sur soi-même et l’évolution que l’on est venu chercher.

Et parce que l’être humain est limité en énergie, et aussi en temps…

Cette lettre, celle que tu lis en ce moment, se veut un au revoir. Un hommage, aussi. À tous les guerriers zen de ce monde qui, malgré les forces qui les secouent parfois de tous côtés, poursuivent courageusement leur chemin. Qui font l’effort, en conscience, de réunir le sombre et l’éclairé. Avec l’espoir de trouver un jour ce qu’il y a au milieu.

Est-ce ton cas?

Si oui, je te souhaite de faire confiance à ta vision et d’oser. Oser te dévoiler, oser montrer au monde qui tu es et, pas à pas, tracer ta voie avec toute la bravoure, la compassion et la générosité dont tu te sens capable. Envers les autres, mais d’abord et avant tout envers toi 🌱

Guylaine

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