Le flot du matin.
Quatre mots qui se sont écrits sur la page, sans que j’aie à les réfléchir. Après tout, c’est à cela que devrait ressembler le flot du matin : une glissade sur les eaux tranquilles de la sérénité. Un passage entre sommeil et réveil, pendant lequel tout ce qui est ressenti, pensé ou imaginé peut être créé. Un moment pour choisir ce qui prendra forme dans ma journée.
À condition que mes pensées ne viennent pas s’en mêler. Ce qui, dois-je admettre, n’est pas vraiment le cas ce matin.
Un matin qui débute avec la lune, une lune pas pleine mais presque, en tout cas assez pour éclairer ma cuisine pendant que je m’affaire à préparer ma tisane. La tasse, l’eau chaude, un sachet, tout y est. Suivant la routine, je verse, je trempe et j’attends.
Le temps de l’infusion, j’en profite pour libérer ma tête des restes de la nuit, et même des pensées de la veille que je sens graviter autour de moi.
— Tu devrais t’y mettre maintenant, me lancent-elles. Le plus tôt le mieux.
— Non.
— Et s’il y avait une urgence, plus tard? Tu ferais quoi?
— Je me débrouillerais.
Mes pensées s’agitent un peu, mais j’ai cessé d’écouter. J’ai compris depuis le temps. Trop d’attention de ma part, et bye bye mon flot.
Mais cela n’arrivera pas ce matin.
Le flot du matin est censé être fluide, je marmonne en ôtant le sachet de tisane, qui s’égoutte tout au long du chemin qui mène au bac de compost. Le nom le dit, non?
Le dégât nettoyé, je prends ma tasse et l’emporte vers mon point B. Ou ce que je crois l’être. Parce qu’en ce moment, ma vue est brouillée par l’éther qui s’est épaissi. Réalisant que j’ai laissé mon téléphone à la cuisine, je fais demi-tour. Erreur : à mon approche, l’écran s’allume et j’aperçois un message.
— Tu devrais répondre.
— Je devrais, il faudrait. Et ce que je veux, on en fait quoi?
— Tu feras ce que tu veux après. Après avoir libéré ta tête.
Je suis tentée mais je tiens bon. On ne me la fait pas, à moi. Qu’est-ce qui me garantissait qu’il n’y aurait pas d’autres messages « urgents », après? Et que dire des dizaines de notifications qui attireront mon attention? Le flot du matin est mon flot, pas celui d’un algorithme de réseaux sociaux. C’est un moment pour moi et seulement moi.
Mon téléphone fermé, je me remets à naviguer vers mon point B. Au milieu du brouillard qui, malgré mes efforts, ne va pas en s’améliorant.
Suis-je sur le bon chemin?
Comprenant que mes pensées ont réussi à me faire douter, je passe de la cuisine au salon sans m’arrêter. Qu’importe la vue brouillée. C’est moi qui décide, dans cette histoire. Menton levé, j’accélère un peu pour prendre les devants. Ma stratégie fonctionne, car le temps que le brouillard me rattrape, une image se forme dans ma tête. Enfin, je ronchonne à ma petite voix, qui me dit de me concentrer. Vexée, je baisse le menton pour ramener mon attention sur l’image, un itinéraire reliant deux points que j’ai banalement appelés A et B.
Point A, la sortie du lit.
Ce matin comme tous les matins, je me suis levée en suivant la règle numéro un de mon flot : laisser ma raison faire la grasse matinée. Calendriers, courriels et fils d’actualités n’ont pas leur place entre A et B, paraît-il. Quand j’ai demandé pourquoi, mon flot a eu l’air amusé. Le cœur et la tête ne peuvent parler en même temps, n’était-ce pas évident? Et le flot du matin donnant le ton de la journée, le premier est le mieux placé pour m’aider. Excitation, joie, gratitude, générosité, les choix ne manquent pas, quand il s’agit de choisir notre expérience.
Pas fou.
Depuis, je passe à travers les rituels du matin—étirements, ablutions, méditation, en observant le flot de ma journée se former, se déformer et se transformer au gré de mes ressentis. Une activité des plus agréables, et qui fonctionne quand mes pensées se décident à collaborer.
Ce qui n’est toujours pas le cas ce matin, vu le nuage qui flotte dans mon salon.
Ma tasse en main, je jette aux fautives un regard agacé. Ne pourraient-elles pas se dissiper un peu, question que je puisse entrevoir autre chose qu’une to-do list et un calendrier? Est-ce trop demander que de vouloir naviguer en paix?
— Ça dépend. Tu es sûre que tu n’as rien oublié? Et ce rendez-vous? As-tu décidé ce que tu allais porter?
Sentant l’irritation monter, je pose ma tasse, ouvre mon ordinateur et me concentre sur mon clavier. Aussi bien les ignorer, mes pensées. De toute façon, mes arguments ne leur font ni chaud ni froid. Elles feront à leur tête, que ça me plaise ou non.
Un peu calmée, je me mets à écrire. Le flot du matin. Le départ est cahoteux, j’efface et je reprends. Mes idées s’enchaînent plus ou moins bien, l’inspiration est à moitié au rendez-vous, mais cela ne m’étonne pas. Le brouillard a tout déréglé. Néanmoins, je ne me décourage pas. Car si mes pensées l’ont probablement oublié, moi je sais que je ne suis pas encore au point B. Et tant que je ne suis pas arrivée, la règle continue à s’appliquer : tout ce que j’imagine, pense ou ressens peut devenir réalité.
Alors je continue.
Petit à petit, le flot commence enfin à me porter, et les mots m’arrivent plus vite que je ne peux les noter. J’avise mon flot de se contenir, mais il n’écoute pas. Ce n’est pas sa faute si je l’ai bloqué avec mes pensées. Des pensées qui, contrairement à ce que j’avais cru, n’étaient pas liées à ma to-do list, me dit mon écran alors que, surprise, je m’arrête de taper pour lire ce que je viens d’écrire.
Incertaine de la suite, je me remets à mon clavier. Alors quoi, je demande. Qu’est-ce qui me préoccupe autant, pour que j’en sois réduite à naviguer à l’aveuglette?
Devant moi, la réponse s’inscrit lentement mais sûrement : mes pensées ont à voir avec la lettre que je compose en ce moment.
Pendant que je continue à pianoter sur le clavier, le brouillard se dissipe, et tout m’apparaît enfin plus clairement.
La veille, durant le flot du soir, j’avais imaginé quelque chose de différent. Un ton plus personnel, plus confidentiel. Ancré dans le présent. Un récit décrivant la réalité comme moi je la vis, même si, parfois, on me reproche d’avoir l’imagination fertile.
Je fronce les sourcils devant l’écran. Si mes pensées n’avaient rien à voir avec mes tâches, alors pourquoi me rebattre les oreilles avec ma to-do list ?
— Pour te protéger, répond ma petite voix.
— Me protéger de quoi?
— De la peur d’être incomprise, peut-être. L’imagination est un don, mais tout le monde ne le prend pas au sérieux.
Je médite un moment sur la chose, avant de me lancer dans la relecture de mon récit. Satisfaite, je souris. J’y ai mis plus de temps qu’à l’habitude, mais me voilà arrivée au point B.
La journée peut maintenant commencer.

