Le tableau blanc

Bonjour à toi,

L’automne approche, la rentrée scolaire est passée, et ces derniers jours, je me suis imaginée un matin de septembre sur le banc d’école de mon université. À neuf heures tapant, je venais de m’asseoir quand le professeur du cours de Développement humain était entré.

Qu’avait-on prévu pour soi dans les cinq prochaines années, avait-il demandé, alors que nous venions à peine d’entamer le café du matin. 

Pendant que je me revoyais dans l’auditorium, fascinée par l’homme à l’avant qui nous parlait de nous—et non de biomécanique ou de planification sur un cycle olympique, j’ai laissé mon esprit vagabonder. Sauf qu’au lieu de se projeter dans le futur, il a fait un bond dans le passé.

— J’aime les maths.
— Vu tes notes, tu devrais faire médecine.

— J’aime le sport, aussi.
— Le sport est un hobby.

— Pourquoi pas une école d’arts et de sport?
— Il faudrait te décider.

À la naissance, on a carte blanche. On se fait offrir un tableau blanc, en d’autres mots. Enfant, on y dessine nos rêves, la silhouette de nos parents, ce qu’on fera quand on sera grand, ce qu’on perçoit de notre environnement. Et si on n’aime pas, on efface et on reprend.

Ma vie à moi s’est longtemps déroulée comme un tableau blanc.

Tu es intelligente, me disait-on. Il était vrai que bien des choses me venaient facilement. Un don qui pouvait poser problème, ai-je compris quand j’ai examiné mon tableau blanc. (Qui n’avait plus grand-chose de blanc.) Car lorsqu’on aime aider les gens, on a tendance à dessiner pour eux. Surtout si certains, sur un ton dramatique, nous implorent de les aider. « C’est facile pour toi », raisonnaient-ils.

Quand j’ai vu que mon tableau avait besoin d’espace pour respirer, j’ai effacé et j’ai recommencé.

J’aime enseigner, me suis-je dit. Pourquoi pas le sport? À partir de ce moment, ce fut la course effrénée. Entre les cours à l’université, les compétitions et la direction du club où j’étais employée, j’avais à peine le temps de dormir ou de manger. Sans trop m’en apercevoir, je me suis prise au jeu, et ce n’est que des années plus tard que j’ai regardé à nouveau mon dessin. Quel était donc ce malaise qui me visitait ces derniers temps?

— Drôle de couleur.

— Pas vraiment. C’est joli, rouge.

— Un peu trop agressif, selon moi.

— La compétition n’est pas pour les moutons.

— Peut-être pas pour toi non plus.

— J’aime la stratégie.

— Et le stress? Et les juges? Tu aimes aussi?

— Je n’y pense pas.
— Tu devrais. Parce que ton corps, lui, s’en est rendu compte.

Tout ce qui brille n’est pas or, dit le proverbe. 

Pendant près de deux décennies, la compétition m’avait attirée comme le miel et les abeilles. (Peut-être parce que c’était l’une des rares choses que je n’arrivais pas à maîtriser.) Qu’est-ce qui se passerait si je m’en éloignais? Soudainement, je ne savais plus trop ce que je voulais.

Ce jour-là, ma lecture du soir ne m’apporta pas la réponse, mais une phrase attira mon attention : la voie juste n’est généralement ni le chemin qui nous attire, ni celui que l’on croit devoir emprunter. Hum. Force m’était de constater que j’avais voyagé sur les deux, et qu’aucun ne semblait mener à bon port.

Y en avait-il un troisième?

— Si ni la gauche ni la droite ne convient, il reste la voie du milieu.

— Ça donnerait quoi, selon toi, sur un tableau blanc?

— Réfléchis. Tu le savais, enfant.

Je fis un essai, mais rien ne vint.

— Tu ne pourrais pas te détendre un peu?
— Me détendre?
— Je ne sais pas, moi. Dessine en-dehors des lignes si ça te chante.

Je l’ai mentionné, j’apprenais vite. Sur le plan professionnel, j’étais organisée, efficace, précise. Sportive. Artiste aussi, quand il le fallait. Mais ce que je n’avais pas encore acquis, était le discernement.

Tout ce temps, j’avais confondu ce qui me faisait plaisir avec ce qui me faisait du bien. Je n’avais pas saisi que le bien-être était un signe que c’était bon pour moi. Un signe de continuer sur cette voie. Ce n’est donc que lorsque j’ai écouté ma petite voix, et que je me suis détendue, que j’ai fait la plus intrigante des découvertes : pour la première fois, mon tableau rayonnait. Si fort, en fait, que je sus que l’univers n’aurait qu’une envie, en le voyant. Celle de m’envoyer ce que j’avais dessiné.

Écrire me fait du bien, ai-je alors noté. Rien d’aussi excitant que la compétition, ou d’aussi valorisant que sauver les gens. Néanmoins, je commençais à entrevoir que le contentement, celui que je ressentais en écrivant, valait pour moi tout l’or du monde.

Vingt ans après m’être assise dans l’auditorium un matin d’automne, il m’arrive encore de colorier entre les lignes ou de dessiner pour d’autres. Mais quand c’est le cas, j’efface et je reprends. Ces derniers temps, je ne me suis pas mis de pression, mais j’ai pris une décision : quoi qu’il arrive, je ferai passer mon bien-être en premier.

Qu’en est-il pour toi? 

Ton tableau reflète-t-il tes couleurs? Tes dessins sont-ils les tiens, ceux qui t’attirent ou ceux que tu crois devoir accomplir? 

Si, comme moi, tu sens le besoin de réorganiser ton espace, je te souhaite de trouver l’élan de te remettre à tes crayons, et surtout le courage de refaire autant de fois que nécessaire pour exprimer honnêtement qui tu es 🌱

Bonne réflexion,

Guylaine

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